(Salle F05)
Filliettaz, Laurent (Coordinator)
Dép. de Psychologie, Univ. Genève
Gestualité iconique et (re)contextualisation
de l’interaction dans des séances de relève de poste
en milieu industriel
Un des apports non négligeables des approches anthropologiques,
cognitives et conversationnelles récemment développées dans le
champ des théories de l’interaction réside dans le fait d’avoir mis
en évidence les limites d’une opposition stricte entre les actions
instrumentales (la manipulation d’objets matériels) d’une part et la
gestualité communicative (les pratiques symboliques) d’autre part.
A partir de données empiriques variées, en lien avec des domaines
professionnels divers (la conception industrielle, l’activité d’un
garagiste, les opérations chirurgicales), Streeck (1996a et 1996b) et
Mondada (2004) soulignent par exemple le continuum de symbolisation
qui existe parfois entre des actions non verbales (croquer dans
un biscuit, tourner la clef de contact, effectuer une incision) et des
pratiques communicatives (exprimer une opinion, accompagner une
explication, identifi er une entité référentielle).
Dans la continuité de telles propositions, cette communication s’intéressera
à un sous-ensemble de conduites gestuelles communicatives
attestées dans les interactions en milieu professionnel, et dont
la signifi cation semble étroitement indexée à des activités manipulatoires
avec lesquelles les travailleurs sont familiers. Plus particulièrement,
nous chercherons à mettre en évidence les fonctions
« contextuelles » de ce type de gestes et à mieux comprendre les
rapports qui se tissent, à l’occasion de leur effectuation, entre les
situations de communication dans lesquelles ils sont produits et les
activités auxquelles ils font référence.
Notre communication se fondera sur une analyse audio-vidéo de
séances de relève de poste enregistrées dans une entreprise de type
industrielle spécialisée dans la fabrication de matériel pharmaceutique
(poches à perfusion, liquides nutritifs) à l’usage des hôpitaux.
Sur chaque ligne de production, les changements d’équipes qui interviennent
toutes les 8 heures s’accompagnent d’une brève séance
d’information (désignée par les opérateur comme « l’info-minute ») qui rassemble entre 6 et 8 opérateurs dans une salle de réunion
séparée du site de production, mais attenante à celui-ci. A cette
occasion, les représentants de l’équipe « descendante » transmettent
aux représentants de l’équipe « montante » diverses informations
concernant le fonctionnement de la ligne (état du cycle de
production ; planifi cation pour les heures à venir ; état de l’équipe ;
état du fonctionnement des machines, etc.).
Nous nous intéresserons en particulier à un sous-ensemble des conduites
corporelles des opérateurs durant ces réunions de travail : les
fréquents gestes iconiques (McNeill 1992) qui accompagnent leurs
productions verbales et qui « miment » tantôt des éléments du process
de fabrication (ex : le fonctionnement d’une machine), tantôt
l’activité manipulatoire de l’opérateur sur son poste de travail. Après
avoir souligné le caractère indexical de ces conduites gestuelles
avec les activités productives qu’ils représentent, nous nous interrogerons
sur les fonctions de ces conduites et plus particulièrement
sur leur capacité à « rendre-présent » (Brassac 2004) un « contexte
déplacé » (Auer 1988, Auchlin et al. 2004) dans l’action située qu’est
la réunion de travail. Ce faisant, nous viserons à questionner de
manière plus générale les phénomènes de « migration contextuelle »
ou de « recontextualisation » qui s’opèrent en permanence dans les
séances de relève de poste, et qui semblent en constituer un ressort
déterminant.