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« Usages du corps  » et construction anamnestique :

Isabelle Fristalon
Université de Genève

Isabelle.Fristalon@pse.unige.ch

Résumé

Cet article propose les résultats d'une analyse de la gestualité et de l'engagement corporel d'une infirmière dans la prise en charge initiale d'un patient dans un service d'urgence. En se centrant sur la construction anamnestique réalisée par l'infirmière dans les premières minutes de prise en charge, il montre que cette prise en charge répond à des usages du corps différenciés de la part de l'infirmière. Deux grands régimes d'engagement du corps sont repérables : a) un premier régime basé sur une clinique soignante, qui se caractérise par un rapport direct au corps et amène l'infirmière à réifier le corps du patient en recherchant un indice spécifique d'un problème, ou à être attentive au corps du patient comme perçu ou ressenti par elle ; b) un deuxième régime reposant sur un rapport indirect au corps et une représentation du corps du patient en tant que corps vécu par lui ou en tant que corps anatomique servant d'instrument interprétatif pour l'infirmière.

Mots-clés : corporéité, gestualité, travail, soins infirmiers, anamnèse

 

1. Introduction


La situation professionnelle que nous étudions dans cette contribution du point de vue de la gestualité, de la corporéité et des modalités de l'engagement corporel est une situation réelle de prise en charge d'un patient par une infirmière expérimentée aux urgences1. La relation infirmière - patient dans le cours d'action, de même que le régime social de l'engagement corporel dans le soin ont été relativement peu étudiés, contrairement à la relation médecin - patient qui a déjà fait l'objet de nombreuses publications (Heath, 1993a, 1993b ; Lacoste, 1993 ; Vaysse, 1993). Or analyser les modalités de l'engagement corporel dans le soin, c'est se centrer (en partie) sur la nature et les spécificités de l'activité professionnelle soignante. Celle-ci a déjà été étudiée dans ses dimensions collectives et organisationnelles (Grosjean & Lacoste, 1999). Nous centrerons ici notre propos sur la relation singulière et individuelle que l'infirmière entretient avec le patient.

Notre approche s'inscrit dans le champ d'une analyse du travail qui s'intéresse aux caractéristiques de l'activité des professionnels dans la perspective d'une compréhension des activités humaines et dans la perspective de la formation des adultes. Nous présenterons tout d'abord brièvement le cadre théorique à partir duquel nous envisageons d'aborder cette problématique de la corporéité, puis nous présenterons le contexte des urgences et la situation de soin proprement dite. L'activité soignante sera ici considérée comme une activité complexe, évolutive, à focalisations multiples. Nous centrerons spécifiquement notre analyse sur le déroulement de l'anamnèse en essayant de repérer quelles sont les caractéristiques de l'activité anamnestique infirmière dans cette situation d'urgence et comment l'infirmière met en scène le discours sur le corps. Bien que l'activité ciblée soit a priori essentiellement langagière, ce sont les usages du corps qui nous intéressent en premier lieu. Comment le patient met-il en scène sa plainte dans un contexte de consultation hospitalière d'urgence ? Quels peuvent être le rôle du corps et de la gestualité dans cette activité ?

Nous choisirons de ne pas procéder à une analyse séquentielle de l'activité de l'infirmière, mais tenterons de rechercher plutôt des types différents d'engagement corporel dans l'activité. Ainsi, en regard des travaux d'ethnométhodologie et de linguistique menés sur les activités de travail qui intègrent les artefacts et la corporéité comme ressources essentielles dans l'organisation de l'activité et analysent à grain fin cette même activité (Goodwin, 2000 ; Mondada, 2005), nous choisirons un empan d'analyse beaucoup plus global.

 

2. Un cadre théorique anthropologique et issu des sciences du travail

Vouloir étudier les modalités de l'engagement corporel dans des activités professionnelles impose de se doter d'un certain cadre théorique permettant de penser le rapport au corps dans le cadre d'une activité productive, activité industrieuse (Schwartz, 2000) ou de travail.

Si aujourd'hui la notion même de « corps » semble aller de soi, la représentation du corps en tant que donnée est néanmoins le fruit d'une construction sociale et culturelle. Au cours de l'histoire occidentale, on a pu assister à une anatomisation progressive de la conception de l'homme pour aboutir aujourd'hui à une représentation du corps comme détaché de la personne, certains n'hésitant pas à parler au fil de l'histoire de « mutation ontologique décisive » (Le Breton, 2003, p. 47). Nous pouvons toutefois constater que la préoccupation des problématiques de corporéité, de gestualité en sciences humaines est significative d'un rapport particulier de nos sociétés à cette dimension corporelle.

Nous suivrons pour notre part les conceptions développées par Mauss pour qui le rapport au corps est sociologiquement et historiquement construit : « La position des bras, celle des mains pendant qu'on marche forment une idiosyncrasie sociale, et non simplement un produit de je ne sais quels agencements et mécanismes purement individuels, presque entièrement psychiques » (Mauss, 2003, p. 368). En insistant sur les dimensions sociales des pratiques corporelles, Mauss montre que le corps est le premier instrument de l'homme et qu'il existe bien des techniques du corps : « J'entends par ce mot les façons dont les hommes, société par société, d'une façon traditionnelle, savent se servir de leur corps » (Mauss, 2003, p. 365).

Ainsi nous pensons que des conduites corporelles soignantes peuvent être érigées au statut de véritables techniques. Sur un versant plus instrumental, et en nous inspirant des travaux de Vigarello (1988) sur les techniques sportives, nous pouvons considérer que la « proxémique soignante » évolue au fil des époques et de la transformation des rapports socioprofessionnels, de même que les touchers évoluent au gré des changements technologiques et de la délimitation des espaces qu'ils autorisent.

Le travail étant défini comme une action située, finalisée, de transformation des objets du monde et comme contribution subjective requise de l'opérateur, il convoque ces modalités d'engagement du corps. Au-delà de l'engagement proprement physique dans des activités observables, le travail consiste en la mobilisation de l'intelligence pratique de l'opérateur, et cette intelligence pratique est - pour une grande part - incorporée (Dejours, 1995). L'activité de travail est toujours le fruit d'une adaptation à la singularité des situations, mais elle s'adosse aussi à des règles ou des connaissances antécédentes comme le prescrit ou les savoirs, à des sources intermédiaires de régulation collective de l'action, et à ce que certains psychologues du travail nomment des genres professionnels (Clot, 1999). Le genre étant cet ensemble relativement stable d'activités socialement organisées par un milieu professionnel, des manières de se tenir, manières de s'adresser, ces formes régulées de l'activité s'inscrivent bien dans la continuité des réflexions de Mauss sur les techniques du corps, la forme des pratiques et les usages du corps comme construction sociale.

 

3. Présentation des données

3.1. Le contexte des urgences

Le secteur des urgences qui nous intéresse ici est un secteur dit tiède, et qui traite des urgences semi vitales2 (en général urgence 2 à 4). Les patients accueillis au niveau de la zone de tri sont répartis dans les secteurs de soins en fonction de leur degré d'urgence, puis ils sont installés dans un box, accueillis par des infirmiers et pris en charge.

Il convient de préciser d'emblée la singularité de cette situation de soins. Tout d'abord le secteur des urgences constitue l'interface entre le monde de l'hôpital, fermé en quelque sorte sur lui-même, et la vie extérieure. En ce lieu protégé, l'urgence c'est avant tout « l'urgence du patient » pour reprendre les mots d'une infirmière. Celle-ci devra comprendre cette demande, l'interpréter, traduire la sémiologie profane du patient en une sémiologie savante, et opérante pour l'établissement d'un diagnostic et la mise en place d'une thérapeutique. La situation d'urgence réunit souvent autour du patient de nombreux professionnels de statuts différents (aides-soignants, infirmiers, médecins, radiologues, etc.). Ceci implique des adressages multiples, croisés, tant du point de vue discursif que praxéologique. Elle met généralement en jeu des temporalités et des rythmes multiples. Et lorsqu'il y a péjoration de la situation du patient et évolution vers une augmentation du risque vital, la situation peut devenir très rapidement extrême et le rythme de l'activité s'accélérer. La situation et par là même l'activité de soins en secteur d'urgences sont complexes, évolutives, voire imprévisibles. L'infirmière se trouve le plus souvent engagée simultanément dans de multiples activités parfois concurrentes. Enfin la prise en charge du patient nécessite véritablement, en ce lieu, un travail sur le corps au sens propre comme au sens figuré : on « installe le patient », on « l'équipe », ou on le « monitorise ».

3.2. La construction anamnestique de l'infirmière

La complexité du contexte des urgences nous amène à opérer une centration de notre propos. En nous intéressant tout d'abord aux premiers moments de prise en charge du patient, qui constituent pour ainsi dire une étape typique de la situation de soins aux urgences, cruciale dans la trajectoire thérapeutique hospitalière du patient (Strauss, 1992), nous choisissons de centrer notre regard sur l'activité de questionnement de l'infirmière qui constitue une partie importante de son activité soignante, et contribue à soutenir l'indispensable travail d'articulation des soins que les infirmières réalisent notamment dans les relèves (Grosjean & Lacoste, 1999). Cette activité d'investigation et de recherche comporte, pour des raisons fonctionnelles manifestes, de nombreux points de convergence avec l'activité anamnestique des médecins. L'infirmière est souvent la première personne à voir le patient. C'est elle qui alerte le médecin de garde (de médecine ou de chirurgie) en fonction de ce qu'elle perçoit être le problème. C'est l'infirmière qui circonscrit la plainte du patient et procède à une première typicalisation du problème. Cette activité anamnestique, classiquement attribuée aux médecins, mais que nous transposons ici à la pratique infirmière, se définit comme l'ensemble des renseignements que le soignant recueille en interrogeant le malade sur l'histoire de sa maladie. D'une manière très large notre questionnement porte sur le déroulement de l'anamnèse, ses caractéristiques, ses articulations avec les multiples activités de soins, la mise en scène par l'infirmière et le patient d'un discours sur le corps. Néanmoins, nous centrons nos interrogations plus spécifiquement dans cette contribution sur le rôle tenu ou accordé au corps et à la gestualité dans la réalisation de cette activité.

3.3. Présentation de la situation

La situation de soin ici concernée rassemble trois personnes : un patient, sa femme et une infirmière expérimentée exerçant aux urgences depuis plus de dix ans. Un aide soignant est présent en tout début de la séquence seulement.

L'infirmière Edith3, volontaire pour cette recherche, a été suivie plusieurs jours d'affilée, sur des horaires complets de travail. Ce jour-là (un samedi), elle effectue un horaire de douze heures, et ce patient arrive vers dix heures du matin.

Monsieur A. est un patient âgé avec un passé médical important. Il est envoyé aux urgences par son médecin traitant : il a de la fièvre, dit avoir vomi du sang.... Il arrive en ambulance, accompagné de sa femme. L'infirmière de la zone de tri place monsieur A. dans le secteur d'Edith. Celle-ci accueille le patient et le prend en charge, l'installe dans un box, prend les premiers signes vitaux (température, tension artérielle, pulsations), lui pose un cathéter veineux, lui fait un électrocardiogramme, des prises de sang, tout en l'interrogeant longuement sur ses symptômes, son histoire, ses antécédents, et en tentant de reconstruire précisément la chronologie des évènements. La séquence totale de prise en charge dure environ vingt cinq minutes ; elle prend fin à l'arrivée du médecin dans le box et lors de la transmission des informations par l'infirmière au médecin. L'activité de construction de l'anamnèse par Edith se déploie tout au long de la prise en charge, se diluant parfois dans des actions plus locales et techniques comme la réalisation de l'électrocardiogramme ou de la pose du cathéter veineux. Fréquemment et entre chaque acte technique, l'infirmière note les informations recueillies et les soins effectués sur une feuille de soins située à la tête du patient dans le box même.

Si le patient est collaborant tout au long de la prise en charge, il reste néanmoins immobile et très passif, il semble s'abandonner entre les mains de l'infirmière. C'est sa femme qui a véritablement la mémoire des évènements. Ainsi l'interaction verbale s'instaure rapidement entre les trois personnes présentes : l'infirmière, le patient et sa femme, avec un dialogue parfois réservé entre l'infirmière et le patient sous contrôle de l'épouse, parfois entre l'infirmière et l'épouse à propos du patient.

La figure 1 représente l'aménagement de l'espace du box et la place des différents protagonistes de la scène, sachant que l'infirmière entre et sort du box plusieurs fois et que la femme du patient se déplace vers la fin de la séquence près du rideau. Edith effectue tous ses soins depuis le côté gauche du patient, faisant transiter par le même côté l'appareil à tension, le chariot de prise de sang, l'appareil d'électrocardiogramme.

 

Fig. 1 : configuration du box

 

4. Résultats d'analyse : un usage du corps différencié


Du point de vue de la corporéité et des modes d'engagement du corps, la séquence de prise en charge infirmière est longue et riche. Son analyse nous permet de repérer ce que nous pouvons appeler des usages du corps différenciés, des régimes d'engagement corporel différents.

Pour des raisons de confidentialité, nous ne pouvons malheureusement pas insérer dans ce document des images. Néanmoins, pour accompagner notre propos, nous avons choisi de constituer des vignettes cliniques pour tenter de rendre compte de ces modalités multiples d'engagement corporel et de leur articulation avec les productions langagières4. Les tableaux qui suivent reproduisent ainsi en trois colonnes : a) l'attitude, la gestuelle, le déplacement de l'infirmière et/ou du patient. ; b) les initiales des interlocuteurs ; c) la retranscription des productions verbales. Les descriptions des conduites corporelles observables du patient et de l'infirmière évitent le plus possible les interprétations.

4.1. Un engagement du corps : de la posture à un mode de présence

L'engagement corporel se concrétise d'abord dans des positionnements typiques du corps, car emblématiques de ces situations professionnelles. A travers la réalisation d'un acte technique à la fois banal et exemplaire comme la prise de la tension et des pulsations, l'infirmière et le patient adoptent des postures tout à fait caractéristiques, silencieuses, génériques. Ici le cas est d'autant plus exemplaire que le patient reste immobile. S'il exprime ses plaintes tout au long de sa présence aux urgences en étant tout à fait collaborant, il le fait par contre sans étayage corporel énonciatif significatif. Le patient et l'infirmière se retrouvent alors à de multiples reprises dans le figé de deux postures, qui s'inscrivent aussi dans des rôles prédéfinis de patient passif et d'infirmière active assez classiquement retrouvés avec des patients âgés et à la thymie ralentie.

L'infirmière essaie plusieurs fois sans succès véritable, au début de la prise en charge, d'impliquer le patient dans l'évocation des évènements, la chronologie de survenue des symptômes et l'énonciation de ses antécédents médicaux. C'est l'évocation du vécu du patient à travers son corps qu'elle privilégiera dans la suite de son entretien avec lui.

Edith vient d'écrire sur sa feuille de notes et elle s'approche du patient, le stylo droit dans la main, la main gauche sur celle du patient. Elle caresse doucement la main du patient, fait une pause et continue à poser ses questions

E

là ça va / vous êtes allé à la selle normalement ces jours

Edith se retourne soudainement pour regarder la femme du patient, mais son corps reste orienté vers le patient, elle continue à lui caresser la main.

FP

alors il a eu la diarrhée heu / la semaine / passée

IF

(soupir)

P

ah / ouais

FP

quand que c'était que t'as eu la diarrhée // dimanche je crois

Tab. 2 : la triangulation du dialogue

Edith termine d'écrire sur ses feuilles de soins qui sont sur un tablar à la tête du lit. Elle range son stylo dans la poche supérieure de sa blouse et s'approche du patient. Installée à côté de sa tête, elle appuie sa main droite sur son oreiller et sa main gauche sur l'avant bras du patient qu'elle caresse en même temps qu'elle parle. Le patient lui, reste les yeux pratiquement tout le temps fermés et hoche la tête régulièrement pour acquiescer aux propositions de l'infirmière.

E vers P

voilà maintenant monsieur je vais vous faire une prise de sang pour voir où on en est d'un point de vue des

P

ouais c'que vous voulez xxx

E

du sel du poivre du sucre tout ça

P

d'accord

E

d'accord et si vous en manquez ben on vous donnera du liquide et du sel du poivre et tout ce qui s'en suit d'accord ­

P

faites seulement

Tab. 3 : le maintien du contact

Au-delà des postures, le régime d'engagement du corps de l'infirmière se caractérise par des modes de présence à l'autre qui maintiennent un contact physique (tactile), ou symbolique (visuel) avec les interlocuteurs. Le positionnement du corps de l'infirmière s'articule avec les interactions verbales qu'elle mène. En parlant avec la femme du patient, l'infirmière touche le patient et maintient ainsi le contact avec lui, lui signifie sa présence tout en poursuivant l'anamnèse auprès de sa femme. L'orientation du corps d'Edith, sa position vis-à-vis de l'un ou de l'autre, entretient la relation avec les partenaires de l'interaction et contribue à l'orientation de cette relation.

4.2. Une attention au détail clinique

L'usage du corps dans cette situation spécifique passe par une attention au détail clinique, « clinique » que nous définirons classiquement comme ce qui se fait au chevet du malade d'après son examen direct.

A partir de l'analyse de notre situation de soin, nous avons pu repérer un régime d'engagement du corps basé sur une clinique soignante, qui se caractérise par une attention aux détails et se décline de deux manières. Il amène l'infirmière a) à réifier le corps du patient et à le constituer comme « objet » de l'investigation infirmière, ou b) à être attentive au corps du patient comme perçu ou ressenti par elle.

Ces déclinaisons cliniques se manifestent par deux orientations de l'attention ou ce que nous pouvons identifier comme deux « vections » différentes : a) de l'infirmière vers le corps du patient dans le cas d'un engagement corporel de l'infirmière réifiant le corps du patient, b) du corps du patient vers l'infirmière dans le cas d'un corps du patient perçu par l'infirmière. Ce régime d'engagement corporel se caractérise dans les deux cas par une sorte de rapport direct au corps du patient.

4.2.1. Le corps réifié

Le corps du patient se fait parfois lui-même indice de ce qui fait problème ou interroge l'infirmière. Le corps malade, à propos duquel l'infirmière, le patient et sa femme sont en relation est l'objet de la consultation. Jusque là il était l'objet référent du discours (Vaysse, 1993), désormais il devient l'objet de l'examen (Heath, 1993a).

A début de la prise en charge du patient et de son installation, l'infirmière prépare ses papiers, l'aide soignant installe confortablement le patient, le médecin demande à la femme du patient hors champs des informations administratives.

L'aide soignant prend la température du patient en introduisant le thermomètre électronique dans l'oreille de celui-ci. Il annonce à haute voix le résultat.

A ce moment là l'infirmière arrête d'écrire subitement, se retourne, tout en regardant l'aide soignant dans le yeux d'un air intrigué, soulève la chemise su patient de sa main gauche et plonge sa main droite sous la chemise pour toucher sa poitrine,.

AS

36 3 /// tu veux prendre de l'autre côté parce que xxx

E

xxx oui parce que il // je recontrôle de l'autre côté monsieur / parce que des fois y a des bouchons xxx

Tab. 4 : la prise de température

Ce moment bref de prise de température initie le questionnement anamnestique au début de la prise en charge du patient. Ce geste sans parole est un geste de vérification de la mesure. Déjà, à cet instant là, un écart est perçu par l'infirmière entre la représentation qu'elle a de la situation du patient et la réalité du résultat de la mesure.

L'infirmière est en train d'écrire les informations sur les feuilles de soins tout en questionnant le patient. Soudain elle interrompt son action.

Edith se retourne brutalement, s'approche du patient, en jetant un bref coup d'œil au visage du patient

E

vous n'avez pas mal au ventre du tout ?

P

Non

Le bras droit tenant son stylo et en l'air, elle vient rapidement poser sa main gauche sur le ventre du patient. Elle ne regarde plus le visage du patient mais son ventre. Dans un geste souple, elle tâte l'abdomen tout en regardant la zone avec concentration.

E

ni en bas

FP

attention

P

non non

Elle palpe l'abdomen en enfonçant ses doigts dans un mouvement souple du poignet, au centre, puis sur les côtés, plusieurs fois. : dix fois au total.

E

et quand / quand j'appuie

P

non non

FP

heu avec toute la cortisone qu'il prend ça cache les infections hein c'est c'est ce qu'on m'a dit

E

oui tout à fait // mais les douleurs normalement s'il en a elles devraient être / présentes

P

non non

En relâchant son geste, Edith arrête de regarder le ventre du patient et le regarde dans les yeux, le bras droit toujours en l'air, la main gauche posée sur le patient.

E

là ça va / vous êtes allé à la selle normalement ces jours

Tab. 5 : la palpation du ventre

Ce moment plus long se situe pendant le questionnement du patient sur ses antécédents et ses symptômes. Là le geste n'accompagne pas vraiment la parole, il devient parallèle à celle-ci en quelque sorte, et il en est lui-même initiateur dans la mesure où il accroît le questionnement. Ce qui frappe ici c'est l'obstination méticuleuse de l'infirmière à poursuivre son enquête. Elle investigue la région du corps problématique, c'est-à-dire le ventre du patient, car manifestement le problème pourrait bien être abdominal. Elle tente de prélever directement sur le corps de celui-ci des éléments qu'elle pourra croiser avec ce qu'il dit. L'usage d'un corps réifié permet de procéder à une évaluation de l'état du patient et de son problème.

4.2.2. Le corps perçu

La clinique soignante se déploie aussi par une attention au corps du patient tel qu'il est perçu ou ressenti par l'infirmière.

Edith va maintenant procéder à l'électrocardiogramme.

Pour cet examen Edith découvre la poitrine du patient, dégrafe sa chemise

E

voilà j'vais vous découvrir un peu la poitrine pour faire l'électrocardiogramme

P

faites seulement

IF

jusqu'où xxx

Les bras autour du cou du patient pour déboutonner la chemise, elle le questionne. Elle ne lui enlève pas totalement la chemise, mais la descend sur le ventre. Sont découverts les bras du patient jusqu'au coude, la poitrine jusqu'au nombril.

E

vous n'avez pas mal à la tête xxx

De sa main gauche elle découvre les jambes du patient et de sa main droite qu'elle tient levée, elle tient un coton préalablement imbibé d'eau avec lequel elle va humecter la peau du patient pour mieux faire adhérer les ventouses de l'électrocardiogramme qu'elle va placer sur le thorax du patient

P

non non non non

Quand elle a bien dégagé les zones, elle laisse sa main gauche posée sur un bout de chemise et de sa main droite commence à humecter le bras gauche du patient, puis le bras droit tout en regardant quelque chose qu'elle vient de voir au niveau du plexus : une zone étendue de cicatrices

La tête penchée sur le corps du patient, rapprochée, elle touche le thorax d'un petit geste des doigts qui passent sur la peau. Un instant elle arrête d'humecter la peau avec le coton, puis humecte le sein droit du patient tout en regardant le plexus du patient

change de position en se plaçant plus face au patient, humecte à nouveau au même niveau du sein droit, passe ses doigts sur la zone identifiée, humecte au dessous du sein gauche

E

qu'est-ce que vous avez / vous avez eu une cicatrice de brûlure ou

Edith humecte la peau des jambes maintenant très rapidement

P

oui ça c'est / c'est comme heu / bébé

FP

ah ah

Elle se retourne vers son appareil placé à côté d'elle et attrape les câbles dont elle a besoin, en regardant et le patient et la zone du thorax

E

quand vous étiez bébé

P

ma mère ouais on fait des cataplasmes et puis on criait

E

AH

FP

non non c'est ma belle-mère qui lui mettait des cataplasmes bouillants (rires)

Elle prépare les câbles de l'appareil, regarde la femme du patient avec une expression de surprise, puis le patient, en souriant, un peu interloquée

E

AH là là

FP

elle enlevait les cataplasmes et la peau elle venait avec

Tab. 6 : début de l'électrocardiogramme

2 minutes 15 plus tard

Edith enlève les ventouses, et les câbles et les replace sur l'appareil, tout en regardant le patient

E

vous gardez quand même un bon souvenir de votre enfance malgré tout ou pas

P

ah bien sûr mais bien sûr

E

oui

P

ouais ouais

Elle remet la chemise du patient et lui ferme les boutons

E

vous aviez des frères et des sœurs

P

heu ouais j'ai un frère et une sœur ouais

Elle referme le bouton de derrière en passant ses bras autour du cou.

E

vous étiez le plus grand

P

non / j'étais le plus petit eh eh

Edith radieuse sourit en regardant la femme du patient, une main dans le cou du patient et une main sur sa poitrine.

Elle termine son geste de réinstallation par les jambes qu'elle recouvre du drap

E

ah le chou chou alors (rires)

P

ouais ouais oui oui (rires)

IF

(rires)

Elle voit quelque chose sur le pieds et se penche pour mieux voir. Touche le pied gauche du patient avec sa main droite, frotte la peau, le visage sérieux. Elle se retourne vers la femme du patient, l'interrogeant du regard, laisse les pieds découverts. La femme s'approche pour regarder aussi

E

vous n'avez pas froid monsieur

P

non ça va

E

il faudra surveiller cette petite plaie hein là c'est une chaussure qui lui a fait mal ou bien

P

ouais c'est rien

FP

j'sais pas il a une plaie là

E

ouais là

Le deux femmes, Edith et la femme du patient sont penchées sur son pied

P

ouais c'est ce petit truc là tu sais

Tab. 7 : fin de l'électrocardiogramme

Au début de l'électrocardiogramme et à la fin, la gestualité de l'infirmière se fait plus proche, plus attentive. Son regard se porte sur quelque chose qui l'intrigue sur la poitrine du patient d'abord, puis sur ses pieds. Ce détail initie un questionnement spécifique sur son histoire, questionnement qui s'interrompt pendant l'examen lui-même, puis reprend comme par effet de boucle à la fin de la séquence. Ceci témoigne tout à fait de la préoccupation de l'infirmière et de l'engagement perceptif dont elle fait preuve et qui caractérise aussi sa compétence professionnelle. La déstabilisation du « corps total » au sens de Mauss, déstabilisation de l'infirmière dans son rapport à la situation, déclenche, initie, et accompagne le jeu d'intelligence pratique requise dans les situations de travail (Dejours, 1995 ; Clot, 1999). L'intelligence pratique est faite de cette intelligence du corps, orientée vers la compréhension de l'histoire du patient, une compréhension clinique et diagnostique de cette histoire.

Cette perception fine du corps du patient constitue pour bonne part la qualité de la compétence d'Edith. A partir de ces éléments repérés, Edith évalue leur degré d'importance, et anticipe sur les soins à faire, mais surtout sur la structure de la prise en charge qu'elle doit mener. A partir de l'anamnèse, l'infirmière passe déjà à la planification de son travail et de l'activité de soins à venir.

4.3. Des représentations du corps

Un autre grand régime d'engagement corporel est aussi repérable dans la prise en charge soignante analysée. Il repose sur un rapport indirect au corps du patient. L'infirmière mobilise des représentations du corps de celui-ci comme corps vécu par lui ou comme corps anatomique. Ces représentations différentes apparaissent complémentaires pour l'anamnèse poursuivie.

4.3.1. Le corps vécu

Bien que collaborant, le patient est peu informatif sur ce qui lui arrive vraiment. L'infirmière a de la peine à obtenir de lui les réponses pertinentes, nécessaires selon elle pour son anamnèse.

Edith vient de terminer de poser un cathéter veineux au patient. Elle se tient à la tête du patient, tournée vers la femme qui est assise au pied du lit et qu'elle regarde.

E vers P

on va regarder toute façon hein

FP

et puis toute l'après-midi je l'avais fait boire / du du jus de raisin rouge

E vers FP

ah ouais voilà

FP

donc du rouge il en avait

Edith se tient très droite, la main gauche appuyée sur le chariot et la main droite dans poche de sa blouse. Elle regarde la femme du patient en hochant la tête

E

voilà du rouge il en avait dans l'estomac

FP


A ce moment là, Edith se retourne vers le patient. La main gauche appuyée sur la hanche et la main droite en l'air, faisant des moulinets qui ponctuent ce qu'elle dit et qu'elle pose ensuite sur l'oreiller derrière la tête du patient. De la main gauche elle ponctue alors ses propos en touchant de temps en temps le thorax du patient, la main ouverte, paume vers le haut

E vers P

parce que votre tension comment elle est / votre pouls qui est tout à fait stable hein / j'pense que si vous aviez saigné massivement ça se verrait avec vos vos paramètres / votre tension serait plus basse / vous seriez plus tachycarde hein / le

P

Bon

Pose sa main gauche à plat, paume vers le bas sur la poitrine du patient, la relève face vers le patient, puis la ferme sur son ventre en se tournant vers la femme

E vers P

bon ça n'empêche qu'on va regarder toute façon faut pas vous inquiéter hein­

Tournée vers le patient main droite toujours sur l'oreiller, elle commence à ponctuer ses questions avec un geste de la main gauche, paume ouverte vers le visage du patient, tendue, qu'elle place au niveau du nombril perpendiculaire au ventre du patient et agite par de petits mouvements répétés. Elle accompagne ses propos en bougeant sa main vers les jambes du patient (vers le bas !)

E vers P

vous aviez l'impression qu'il y avait quelque chose de coincé plus bas

Main gauche sur sa blouse, elle reste immobile en regardant le patient, concentrée, le corps légèrement penché

P

non non mais y en avait au moins pouh // plein 3 lavabos hein

E

d'accord

P

trois fois (rires) xxx

Retouche à nouveau le ventre du patient main ouverte, paume vers le haut d'abord, puis tendue ouverte perpendiculaire au ventre du patient, puis posée à plat sur le bras du patient.

E vers P

et vous aviez pas une sensation de pesanteur dans le ventre juste avant de vomir

P

non pas du tout non

FP

xxx

E vers P

vous aviez l'impression // ça passait quand même

P

ah oui ça sortait

Geste identique encore une fois

E vers P

pas que c'était coincé plus bas

P

non non / non non

Tab. 8 : la mobilisation du ressenti du patient

Si elle fait largement appel à son épouse pour obtenir ces informations, certaines doivent malgré tout venir du patient lui-même. Edith doit avoir accès à ses impressions, son ressenti, ces informations « intérieures », informations qualifiantes des symptômes et que son épouse ne peut lui apporter. L'infirmière mobilise au sens figuré le corps du patient pour que ses questions aient un sens pour lui : « vous aviez l'impression que c'était bloqué... ? Vous n'aviez pas une sensation de pesanteur dans le ventre ? ». Elle sollicite ses sens, son souvenir physique et émotionnel, fait appel à sa mémoire corporelle pour caractériser ses symptômes. Elle fait référence au corps souffrant du patient en tant que vécu par lui.

Notons ici que la référence au corps vécu est en fait toujours articulée au passé ou au présent proche.

4.3.2. Le corps anatomique

A d'autres moments, cette représentation du corps vécu n'est plus assez opérante pour l'anamnèse. Usant de nombreux déictiques, d'une gestuelle de ponctuation spécifique et d'un ton plus incisif, l'infirmière utilise alors son propre corps comme une carte géographique qui permet de localiser un problème.

Edith s'apprête à sortir du box. Elle pousse son chariot de soin devant elle. La femme du

patient continue à lui donner des informations sur les antécédents de son mari.

Edith vient de faire l'électrocardiogramme, elle pousse l'appareil pour sortir du box et s'arrête brutalement en fixant la femme du Patient

FP

alors il avait encore un anévrysme sur l'aorte

Elle s'arrête brutalement, et reste bras tendus, la tête redressée en regardant fixement la femme. D'un geste pointé sur elle-même, elle montre le haut de son thorax, puis son abdomen au niveau du nombril

E vers FP

d'accord / ici / en bas

FP

/// je sais plus / je crois que c'était en bas je sais pas

E vers FP

et on lui avait parlé d'une intervention ou pas

Edith hoche de la tête lentement en se pinçant les lèvres, dans la même position droite, bras tendus.

FP

non non pas du tout hein c'était un petit truc / c'est c'est l'hôpital qui a dit ça à son médecin traitant

E

d'accord

FP

pis elle m'a téléphoné et puis c'est un xxx c'est un petit truc c'est pas grave

Edith sort du box

E

d'accord /// faites attention à vos jambes

Tab. 9 : un changement potentiel de prise en charge

La représentation du corps mise en exergue est ici anatomique. L'information recherchée n'est pas mise en relation avec une symptomatologie propre au patient, mais avec des connaissances abstraites et formelles. L'infirmière pointe sur son propre corps des zones différentes mais spécifiques, pointant par là un problème générique. En pointant différentes zones sur son propre corps plutôt que sur celui du patient, elle procède à une sorte de neutralisation du corps qui lui permet d'évoquer ainsi un problème générique sur un corps générique.

Le problème mis en exergue est pertinent parce qu'il est typiquement représenté. Lorsque celui-ci est identifié, il ouvre sur des algorithmes décisionnels, des modifications possibles au niveau du diagnostic final et au niveau de la trajectoire thérapeutique possible (Strauss, 1992).

Dans cette très brève séquence, l'usage des gestes indexicaux et le ton incisif de l'infirmière attestent d'un changement de régime corporel qui survient au moment où la tension s'accroît soudainement. Mais c'est cette différence dans l'usage du corps qui devient signifiante d'une modification des représentations du corps et du changement d'orientation du questionnement. Ce moment spécifique constitue un carrefour potentiel dans la prise en charge réalisée par l'infirmière. Le changement d'engagement du corps de l'infirmière associé à une activation des multiples ressources communicationnelles (ton de la voix, mouvement interrompu brutalement) confirme l'importance du moment et sa congruence avec l'importance de l'objet du discours.

 

5. Conclusion


Si nous pouvons bien parler des usages du corps du patient par lui-même (qui s'immobilise et s'offre), du patient par l'infirmière (qui l'instrumente), et de l'infirmière par elle-même, il y a manifestement discontinuité dans la mobilisation du corps dans cette situation complexe et dynamique de soin. La gestualité multiple, et les usages du corps repérables sous différents régimes, attestent - c'est notre hypothèse - de changements sous-jacents au niveau de l'activité. Cette gestualité est congruente avec certains moments de l'activité de questionnement anamnestique, mais elle en révèle la non homogénéité. Le corps humain est considéré pour reprendre les mots de Goodwin : « As a site of a range of structurally different kinds of displays implicated in the constitution of the actions of the moment » (2000, p. 1490).

Des focalisations sur des faisceaux de préoccupations différentes amènent l'infirmière à user des régimes d'engagement corporel adéquats, qui pris dans l'activité globale de soin, témoignent également de l'activation de rôles sociaux différents (l'infirmière se fait parfois maternante, experte, etc.). La préoccupation initiale de l'infirmière est de cerner la plainte et le problème du patient, et de les mettre en relation avec un tableau clinique significatif (ou plusieurs), ce qui lui permettrait de lancer la prise en charge thérapeutique (appel du bon médecin, premiers soins, etc.). Cette préoccupation reste transversale à toute ou partie de la prise en charge. Mais successivement ou simultanément, l'infirmière se préoccupe de la validité de la mesure de la température comme de la fiabilité des dires du patients (elle essaie d'identifier alors elle-même la température corporelle du patient et réifie le corps de celui-ci) ; elle traque la cohérence des évènements et reconstruit la chronologie de survenue des symptômes (elle adopte alors un mode de présence patiente) ; elle le sent inquiet (elle privilégie alors un toucher apaisant) ; elle est préoccupée par la gravité des signes annoncés qu'elle doit mettre en concordance avec l'état du patient (elle procède à la palpation du ventre, et fait appel au corps vécu du patient) ; elle se préoccupe de son état général (elle essaie de percevoir tous les signes, les problèmes cutanés et se centre sur ce qu'elle perçoit du corps du patient).

La réussite de l'anamnèse, et une partie de la compétence de l'infirmière, viennent alors de la mobilisation efficace de ces différents régimes du corps, et de la finesse qu'elle déploie pour solliciter le patient et sa femme dans leurs registres et leurs rôles manifestement spécifiques.

Une analyse plus approfondie de l'articulation des conduites gestuelles de l'infirmière et du patient ainsi que des productions langagières selon leurs contenus thématiques, formes ou temporalités, mériterait d'être menée. A l'instar de Mondada nous ne souhaitions pas rechercher ici les termes d'une « grammaire pour l'interaction » (2005, p.136), mais plutôt des marques possibles, incorporées, de changements et d'orientation de l'activité infirmière.

Dans le cas dont nous venons de présenter quelques résultats d'analyse, l'usage du corps devient en quelque sorte un véritable geste professionnel qui demande une maîtrise des jeux interlocutoires d'adressage, une maîtrise des genres professionnels locaux qui comprennent des rapports au(x) corps spécifiques et une manière de les réaliser (Clot, 1999). La question est bien de savoir comment transmettre, enseigner, apprendre ces modalités d'engagement du corps. Comment l'enseigner à un étudiant infirmier, ou en favoriser l'apprentissage dans les situations professionnelles ?

La construction anamnestique menée par l'infirmière constitue un moment particulier de ces engagements du corps qui oblige à la reconstruction de l'histoire des problèmes et des symptômes du patient, et l'accession en quelque sorte au « monde vécu » du patient. Cette reconstruction passe donc par ce geste professionnel d'usage du corps pleinement exercé. Si le travail soignant, comme toute activité industrieuse d'ailleurs, est toujours fait d'une multiplicité d'usage de soi (Schwartz, 2000), il semble qu'ici cela soit une des marques de la compétence professionnelle.

Bibliographie :

Bronckart, J.-P. (2004). Pourquoi et comment analyser l'agir verbal et non verbal en situation de travail. In J.-P. Bronckart& Groupe LAF. (Ed.), Agir et discours en situation de travail (Vol.103, pp.11-144). Genève : Les Cahiers de la Section des Sciences de l'Education.

Bronckart, J.-P., Bulea, E., & Fristalon, I. (2004). Les conditions d'émergence de l'action dans le langage. Cahiers de Linguistique Française, 26, 345-369.

Bulea, E., & Fristalon, I. (2004). Agir, agentivité et temporalité dans des entretiens sur le travail infirmier. In J.-P. Bronckart & Groupe LAF (Ed.), Agir et discours en situation de travail (Vol. 103, pp. 213-262). Genève : LesCahiers de la Section des Sciences de l'Education.

Clot, Y. (1999). La fonction psychologique du travail. Paris : PUF.

Dejours, C. (1995). Le facteur humain. Paris : PUF.

Goodwin, C. (2000). Action and embodiment within situated human interaction. Journal of Pragmatics, 32(10), 1489-1522.

Grosjean, M., & Lacoste, M. (1999). Communication et intelligence collective. Le travail à l'hôpital. Paris : PUF.

Heath, C. (1993a). Diagnostic et consultation médicale : la préservation de l'asymétrie dans la relation entre patient et médecin. In J. Cosnier, M. Grosjean & M. Lacoste (Dir.), Soins et communication. Approches interactionnistes des relations de soins (p. 65-76). Lyon : Presses universitaires de Lyon.

Heath, C. (1993b). La conduite du patient pendant l'examen médical. In J. Cosnier, M. Grosjean & M. Lacoste (Dir.), Soins et communication. Approches interactionnistes des relations de soins (p. 77-83). Lyon : Presses universitaires de Lyon.

Mondada, L. (2005). L'exploitation située de ressources langagières et multimodales dans la conception collective d'une exposition. In L. Filliettaz & J.-P. Bronckart (Ed.), L'analyse des actions et des discours en situation de travail. Concepts, méthodes et applications (p. 135-154). Louvain-la-neuve : Peeters.

Lacoste, M. (1993). Le « travail » du malade dans la consultation hospitalière. In J. Cosnier, M. Grosjean & M. Lacoste, (Dir.), Soins et communication. Approches interactionnistes des relations de soins (p. 86-97) Lyon : Presses universitaires de Lyon.

Le Breton, D. (2003). Anthropologie du corps et modernité. Paris : PUF.

Mauss, M. (2003). Sociologie et anthropologie, 2e édition. Paris : PUF.

Schwartz, Y. (2000). Le paradigme ergologique ou un métier de philosophe. Toulouse : Octarès.

Strauss, A. (1992). La trame de la négociation. Sociologie qualitative et interactionnisme (I. Bazsanger, Trad.). Paris : L'Harmattan.

Vaysse, J. (1993). La gestualité en consultation de cardiologie. In J. Cosnier, M. Grosjean & M. Lacoste, (Dir.), Soins et communication. Approches interactionnistes des relations de soins (p.99-120). Lyon : Presses universitaires de Lyon.

Vigarello, G. (1988). Techniques d'hier...et d'aujourd'hui. Une histoire culturelle du sport. Paris : Robert Laffont.

 Notes

1 Le matériel empirique sur lequel s'appuie cette contribution est issu d'une recherche FNRS menée à l'université de Genève par le groupe Langage-Action-Formation. La recherche sur l'hôpital a été menée dans 3 services de soins : médecine, chirurgie digestive et urgences. Pour plus d'informations concernant les modalités de cette recherche, voir Bulea, E. & Fristalon, I. (2004) ; Bronckart, J.-P. et Groupe LAF (2004) ; Bronckart, J.-P., Bulea, E. & Fristalon (2004).

2 Les urgences sont catégorisées de 1 à 4 en fonction du délai d'attente possible pour la prise en charge du patient : 1 correspond à une urgence vitale et la prise en charge du patient doit s'effectuer tout de suite car le pronostic vital est engagé ; 2 la prise en charge doit être faite dans les vingt minutes ; 3 dans les deux heures ; enfin pour l'urgence 4 au-delà de deux heures.

3 Prénom fictif

4 Conventions de retranscription des productions langagières utilisées ici sont : / // /// pour des pauses de longueurs variables, soulignements pour les chevauchements de paroles, les accentuations fortes en gras, et xxx pour des propos inaudibles ; FP pour femme du patient, P pour patient, E pour Edith l'infirmière, AS pour l'aide soignant, IF pour l'auteure.