Gestualité, corporéité et multiactivité dans les interactions en situation de travail et de formation
Laurent Filliettaz Université de Genève, Faculté de Psychologie et des Sciences de l'Education Laurent.Filliettaz@pse.unige.ch
Le redéploiement à la fois récent et spectaculaire des théories du discours et de l'interaction du côté de la multimodalité bouleverse profondément les méthodes, les objets et les questionnements des linguistes (voir LeVine & Scollon, 2004). Mais ces développements ne sont pas non plus sans effets sur les sciences de l'éducation et les différentes orientations qui les composent (la formation des adultes, la formation professionnelle, les didactiques scolaires, etc.). Si tel est le cas, c'est notamment parce que les problématiques mêmes de l'activité collective, de son organisation et des conditions de son interprétation sont devenues au cours de ces dernières années un détour souvent jugé nécessaire pour aborder des questions qui ont trait au développement, aux apprentissages, aux compétences, aux savoirs. Pour un nombre désormais important de chercheurs en sciences de l'éducation, ces catégories ne peuvent plus être appréhendées comme des processus abstraits et décontextualisés. Elles sont à envisager au contraire comme le produit des rapports que les sujets entretiennent avec les activités dans lesquelles ils se trouvent engagés (voir Baudouin & Friedrich, 2001). Ces activités étant à la fois incorporées et déployées dans des environnements matériels et symboliques signifiants, leur fonctionnement multimodal s'impose désormais comme une question vive dans le champ des sciences de l'éducation.
Dans ce panorama encore peu balisé, les articles rassemblés dans cette section proposent de considérer la question de la corporéité et plus généralement de la multimodalité de l'action comme un point de rencontre possible et fructueux entre linguistique de l'interaction et problématiques éducatives.
Comme son titre l'indique, cette section vise à approcher les activités collectives au travail et dans le champ de la formation du point de vue de ce qui constitue peut-être une de leurs propriétés les plus saillantes, à savoir leur caractère complexe, stratifié, instable, multiorienté, que saisit bien le concept de « multiactivité ». Le terme même de multiactivité a comme on le sait une histoire déjà ancienne dans le champ de l'analyse conversationnelle d'orientation ethnométhodologique. Il a notamment été abondamment utilisé par Goodwin pour décrire des situations d'interactions dans lesquelles les participants accomplissent simultanément ou alternativement des cours d'actions multiples (voir Mondada, 2006).
A cet égard, l'objectif théorique poursuivi ici ne consiste pas seulement à discuter et prolonger cette conception particulière de la multiactivité, mais à l'intégrer dans une réflexion plus englobante portant sur différentes formes possibles de complexité des activités collectives. Aussi les contributions ici rassemblées s'intéressent-elles non seulement à la problématique de l'engagement simultané des interactants dans une pluralité de cours d'action (la multiactivité au sens strict), mais encore à la problématique de la structuration des situations d'interaction autour d'une pluralité de régimes de signification que, selon les auteurs, on pourra définir comme des « cadres » (Goffman, 1991) ou comme des « projets communs » (Clark, 1996). Se repose ici la question, déjà abondamment traitée par la sociolinguistique, des rapports entre le discours et les mécanismes de contextualisation (Gumperz, 1982 ; Duranti & Goodwin, 1992) : Comment les interactants interprètent-ils les réalités dans lesquelles ils agissent collectivement ? Comment s'orientent-ils dans des environnements structurés par des enjeux complexes ? Comment, au-delà de leurs aspirations individuelles, parviennent-ils à s'entendre sur ce qu'ils font ensemble ? A ce propos, l'objectif spécifique poursuivi par les articles ici rassemblés consiste à préciser la contribution des dimensions corporelles et gestuelles du comportement à cette problématique de la contextualisation de l'action (voir Mondada, 2005) : En quoi les ressources multimodales permettent-elles aux interactants de s'orienter dans des configurations d'action complexes ? En quoi permettent-elles la construction dynamique et la renégociation de ces configurations ? Telles sont quelques-unes des questions qui, à des degrés divers, ont orienté nos réflexions.
A ces questions, les articles regroupés dans cette section apportent des éléments de réponse distincts et complémentaires. Cette diversité s'exprime d'abord dans les orientations disciplinaires dont sont issus les auteurs, et qui relèvent aussi bien la linguistique interactionnelle, de la didactique des langues et du champ de la formation des adultes. Cette diversité s'exprime ensuite dans le grain d'analyse privilégié, qui va de l'étude de micro-phénomènes interactionnels jusqu'à la prise en compte de séquences d'activités davantage macroscopiques. Enfin, c'est un vaste éventail de régimes de la multimodalité qui se trouve ici thématisé : la gestualité communicative co-occurrente avec les prises de parole (voir la contribution de Laurent Filliettaz) ; l'activité non verbale et son rapport au discours (voir la contribution d'Ingrid de Saint-Georges) ; les processus de perception et d'usage du corps et leurs effets sur la construction de l'activité collective (voir la contribution d'Isabelle Fristalon) ; le déplacement des interactants dans l'espace et son rapport à la séquentialité de l'activité ; et enfin, les mécanismes prosodiques, envisagés comme des indices de contextualisation (voir la contribution de Christophe Ronveaux & Anne Catherine Simon).
En dépit de cette diversité, des éléments de convergence méritent néanmoins d'être soulignés. En premier lieu, l'ensemble des contributions se fondent sur des données empiriques attestées consistant en des enregistrements audio-vidéo. Ces données portent sur des activités professionnelles variées, dans lesquelles les mécanismes d'interaction jouent un rôle central : des activités de formation dans un centre de réinsertion professionnelle ; des situations d'enseignement des langues en contexte scolaire ; des activités anamnestiques en milieu hospitalier ; et enfin des réunions de relève de poste en milieu industriel. Ces données constituent le point de départ d'un questionnement à la fois théorique et méthodologique. Mais, surtout, elles sous-tendent une conviction partagée par l'ensemble des contributeurs de cette section, conviction selon laquelle la démarche consistant à étudier de manière à la fois fine et instrumentée l'activité de travail constitue une ressource parmi d'autres pour accéder à des éléments de la professionnalité en exercice et en construction des travailleurs eux-mêmes. C'est sur ce point que convergent les préoccupations des chercheurs en sciences de l'éducation et les instruments méthodologiques élaborés par les linguistes. Et c'est cet espace interdisciplinaire que nous tentons ici de construire collectivement.
Références bibliographiques :
Baudouin, J.-M., & Friedrich, J. (Ed.). (2001). Théories de l'action et éducation. Bruxelles : De Boeck.
Clark, H. (1996). Using Language. Cambridge : Cambridge University Press.
Duranti, A., & Goodwin, C. (Ed.). (1992). Rethinking context. Language as an interactive phenomenon. Cambridge : Cambridge University Press.
Goffman, E. (1991). Les cadres de l'expérience. Paris : Minuit.
Gumperz, J. (1982). Discourse Strategies. Cambridge : Cambridge University Press.
LeVine, P., & Scollon, R. (Ed.). (2004). Discourse and technology : Multimodal discourse analysis. Washington : Georgetown University Press.
Mondada, L. (2005). L'exploitation située de ressources langagières et multimodales dans la conception collective d'une exposition. In L. Filliettaz & J.-P. Bronckart (Ed.), L'analyse des actions et des discours en situation de travail. Concepts, méthodes et applications (pp. 135-154). Louvain-la-neuve : Peeters.
Mondada, L. (2006). Multiactivité, multimodalité et séquentialité : l'organisation de cours d'action parallèles en contexte scolaire. In M.-C. Guernier, V. Durand-Guerrier & J.-P. Sautot (Ed.), Interactions verbales, didactiques et apprentissages (pp. 45-71). Besançon : Presses universitaires de Franche-Comté.
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