Gestualité et (re)contextualisation de l’interaction dans des réunions de relève de poste en milieu industriel
Laurent Filliettaz Université de Genève, Faculté de psychologie et des sciences de l'éducation Laurent.Filliettaz@pse.unige.ch
Résumé
Cet article propose d'étudier, sous certaines dimensions, les conduites non verbales adoptées par des opérateurs de production de l'industrie pharmaceutique, à l'occasion des réunions de relève de poste dans lesquelles ils sont engagés quotidiennement. Plus particulièrement, il s'intéresse à la manière dont la gestualité de ces opérateurs procède d'une contextualisation particulièrement complexe, dans la mesure où elle s'ancre à la fois dans un espace physique partagé (la salle de réunion) et dans des espaces absents, « déplacés » et discursivement représentés (le poste de travail, les processus de fabrication). A ce propos, plusieurs stratégies sont mises en évidence, consistant tour à tour à pointer de manière indexicale vers le site de production, à convoquer et manipuler des objets issus de ce dernier et enfin à représenter de manière iconique des artefacts et les activités qui leur sont associées. Il apparaît ainsi que les opérateurs ne se contentent pas de référer à leur lieu de travail depuis l'espace de la réunion, mais qu'ils sont en mesure, grâce aux ressources multimodales qu'ils mobilisent, de convoquer celui-ci dans l'espace même de l'interaction.
Mots clés : contextualisation, indexicalité, iconicité, objets
1. Introduction
L'objectif de cette contribution est d'étudier, sous certaines dimensions, les conduites non verbales adoptées par des opérateurs de production de l'industrie pharmaceutique, à l'occasion des réunions de relève de poste dans lesquels ils sont engagés quotidiennement. Plus particulièrement, nous nous intéresserons à la manière dont la gestualité de ces opérateurs procède d'une contextualisation particulièrement complexe, dans la mesure où elle s'ancre à la fois dans un espace physique partagé (la salle de réunion) et dans des espaces « absents », « déplacés » et discursivement représentés (le poste de travail, les processus industriels auxquels ils font référence). C'est donc principalement ce rapport entre l'activité communicative de la réunion et l'activité industrieuse du poste de travail - et la manière dont la première représente la seconde - qui nous intéressera ici.
Ainsi présentée, cette démarche s'ancre dans des postulats épistémologiques, des questions théoriques et des champs empiriques qu'il est nécessaire d'expliciter, du moins brièvement.
Au plan épistémologique, ce travail tente de contribuer au développement des approches dites « multimodales » dans le champ de l'analyse du discours et des interactions. Comme on le sait, ces approches essaiment dans des domaines disciplinaires variés que sont par exemple l'analyse conversationnelle d'orientation ethnométhodologique (Goodwin, 2000, 2002 ; Mondada, 2004a et 2004b ; Schegloff, 1984 ; Streeck, 1996a et 1996b), l'analyse du discours (Scollon, 2001 ; LeVine & Scollon, 2004), ou encore la psychologie de l'interaction (Brassac, 2004). Elles portent une attention centrale aux activités collectives accomplies par les locuteurs et militent pour une conception non verbocentrique des pratiques de communication, qui prend en compte, en plus des dimensions strictement linguistiques, les composantes prosodiques, gestuelles, corporelles, spatiales et matérielles des processus d'interaction. A cet égard, cet article tentera de prolonger quelques-unes des questions méthodologiques qui se posent dans ce champ : comment recueillir, transcrire et interpréter un matériau permettant une analyse multimodale ? Quels rapports les différents canaux de la communication entretiennent-ils ?
Au plan théorique, cet article s'inscrit dans la continuité d'une réflexion amorcée récemment avec des collègues genevois (voir Auchlin, et al. 2004) et portant sur les rapports entre multimodalité et contextualisation du discours (Gumperz, 1999 ; Duranti & Goodwin, 1992). Plus particulièrement, nous nous sommes intéressés à mieux comprendre la contribution des marqueurs prosodiques à la construction par les interactants de contextes dits « déplacés » (Auer, 1988), c'est-à-dire distincts de l'environnement physique immédiatement partagé. De façon analogue et complémentaire à ce travail, nous souhaitons ici réfléchir à la manière dont les conduites gestuelles participent à la contextualisation et plus particulièrement à la manière dont elles permettent aux interactants de rendre présents des espaces, des activités et des objets absents de l'environnement immédiatement perceptible.
Enfin, au plan empirique, ce travail dénote d'un intérêt marqué pour l'analyse des activités professionnelles en général et des réunions de travail en particulier. Les réunions de travail ont fait l'objet d'une abondante littérature, que nous n'avons pas la prétention de reconvoquer exhaustivement. Nous n'en rappellerons ici que quelques éléments. Les travaux de Grosjean & Lacoste (1999) portant sur le travail infirmier ou encore ceux de De Saint-Georges (2005) portant sur la formation professionnelle insistent, par exemple, sur la centralité de ces activités collectives dans le cadre de l'articulation temporelle du travail dans des trajectoires qui dépassent l'engagement local et ponctuel des travailleurs. Ces travaux relayent également des recherches accomplies dans le champ de l'ergonomie francophone sur l'activité de relève de poste (Grusenmeyer, 1995 ; Grusenmeyer & Trognon, 1995, 1997), et qui montrent l'importance des processus conversationnels dans le déploiement des mécanismes de prise de décision. Dans le champ anglo-saxon, la réunion de travail a fait elle aussi l'objet d'une attention accrue récemment. Les travaux de Iedema & Sheeres (2003) ou encore ceux d'Atkinson (2004) soulignent par exemple le statut complexe de ces activités, qui tout en faisant partie intégrante du travail s'ajoutent à ce dernier, le thématisent et consistent en des tâches que Iedema & Scheeres qualifient de « méta-discursives ». Enfin, des travaux récemment publiés par Mondada (2005) et portant sur une étude des réunions de travail dans le champ de la conception muséologique montrent en quoi la réunion de travail permet aux interactants non seulement de prendre des décisions collectivement, mais encore de construire les ressources langagières et gestuelles rendant possible cette tâche de conception. Dans la continuité de cette constellation de travaux, il s'agira ici d'identifier et d'étudier les ressources non verbales mobilisées par des opérateurs de l'industrie pour tracer une continuité entre l'activité de réunion et les activités de travail auxquelles ils se réfèrent.
Pour ce faire, nous procéderons en deux temps. Dans une première partie (§ 2.), nous présenterons les données qui ont servi de base empirique à cette étude et nous expliciterons les enjeux qui caractérisent ces données, plus particulièrement à l'égard des processus de contextualisation qui y sont à l'œuvre. Dans un deuxième temps (§ 3.), nous tenterons de mettre en évidence les ressources non verbales et plus généralement multimodales que mobilisent les opérateurs pour faire référence à leur environnement de travail, et nous nous centrerons successivement sur des stratégies de complexité variable et impliquant des sortes de conduites gestuelles distinctes.
2. Corpus et problématique
Les données sur lesquelles se fonde ce travail sont issues d'enregistrements audio-vidéo effectués en septembre 2002 dans une entreprise de type industriel spécialisée dans la fabrication de poches à perfusion à l'usage des milieux hospitaliers (voir Filliettaz, 2004b, 2005 ; Filliettaz & Bronckart, 2004)1. Plus particulièrement, la recherche a porté sur le travail des opérateurs affectés à des lignes de production largement automatisées, sur lesquelles le travail consiste parfois en des tâches de manipulation, mais plus souvent de réglage, de contrôle et de régulation. La ligne de production se présente comme un process industriel linéaire et organisée en trois étapes successives : a) le formage et le remplissage des poches, b) les opérations de stérilisation, c) les opérations de conditionnement. Trois sortes d'opérateurs sont affectés à ce process de fabrication : a) trois opérateurs de remplissage (OR), dont le rôle est de superviser les opérations de remplissage des poches à perfusion dans un environnement stérile, b) trois opérateurs de stérilisation (OS), affectés aux tâches de suremballage, de composition des plateaux et à la manipulation du stérilisateur, c) et enfin trois opérateurs de conditionnement (OC), dont la tâche consiste à emballer, étiqueter et conditionner les poches produites. Il s'agit généralement d'une main-d'œuvre faiblement qualifiée, et pour laquelle le français constitue rarement une langue première. La ligne de production fonctionne 24 heures sur 24 et quatre équipes constituées d'une douzaine d'opérateurs se relayent par tranches de 8 heures de travail.
Trois fois par jour (6h, 14h, 22h), l'équipe « sortante » est relevée par une équipe « entrante ». A l'occasion de ces changements d'équipes a lieu une brève réunion d'une durée de dix minutes, nommée « info-minute » par les opérateurs et leur hiérarchie, et dont l'objectif est d'assurer une transmission de l'information d'une équipe à l'autre. Ces réunions se tiennent, selon les circonstances, dans des lieux variés (le bureau, les couloirs, une salle de réunion). Elles prennent cependant place le plus souvent dans une salle séparée du site de production, mais directement attenante à celui-ci. A l'occasion de ces réunions « info-minute », chaque sous-domaine de l'équipe entrante et sortante (le remplissage, la stérilisation, le conditionnement) est représenté par un « porte-parole ». Au total, six à sept opérateurs sont ainsi réunis.
Nous étudierons ici une de ces réunions, enregistrée le 6 septembre 2002 à 14 heures. Les opérateurs y prennent part dans leur tenue de travail. Ils sont regroupés, dans la salle de réunion, autour de la table, de manière spontanée, selon leur ordre d'arrivée. La réunion elle-même se déroule de manière largement informelle, donnant lieu à des configurations de participation très instables. Des échanges collectifs alternent avec des séquences fragmentées en deux voire trois foyers conversationnels conduits simultanément. Au cours de cette réunion, plusieurs problèmes sont discutés : un lot de marchandises défectueuses, retournées par le client ; le dysfonctionnement de la machine de suremballage ; les transformations prévues sur cette même machine ; le manque de rigueur dans le remplissage de la documentation d'accompagnement des lots de production, etc.
Ce qui nous intéressera ici particulièrement est la contextualisation complexe dont procède cette réunion de travail et la pluralité des espaces et des univers de référence que doivent simultanément gérer les opérateurs dans cette activité. On aura noté que contrairement à d'autres réunions de relève de poste, les réunions « info-minute » ne prennent pas place « sur » le poste de travail, mais dans un espace propre, disjoint, et configuré matériellement pour une activité langagière et non pas pour une activité productive (des tables, des chaises, un tableau blanc). Un double rapport à l'espace et à l'activité doit ainsi être envisagé :
-
L'espace propre à la réunion, que partagent les sept opérateurs co-présents, et qui héberge l'activité langagière de la réunion de travail.
-
L'espace de la production, structuré par les différents postes de travail, et qui héberge les activités productives dont les opérateurs parlent durant la réunion.
Ainsi, tout l'enjeu pour les opérateurs consiste à tisser des liens entre un ici et un ailleurs, entre des activités langagières accomplies dans la réunion et des activités productives représentées dans le discours, et que la réunion de travail vise précisément à réguler, à planifier et à évaluer. On reprendra à cet égard la distinction proposée il y a déjà quelques années par Peter Auer (1988) entre le « discours situé », qui renvoie aux paramètres immédiats de la situation de communication, et le « discours déplacé », qui prend appui sur des éléments contextuels non accessibles dans l'environnement immédiatement perceptible.
C'est donc par ce biais que nous rejoignons la problématique de la multiactivité, en considérant l'engagement des opérateurs actifs dans la réunion comme fondamentalement multiorienté : orienté d'abord vers la régulation de l'activité langagière située ; et orienté ensuite vers celle de l'activité productive « déplacée ». Cette prise en compte d'une contextualisation complexe nous permet d'expliciter les problématiques et les questionnements qui retiendront ici notre attention : Quels effets cette double contextualisation produit-elle sur le déroulement de l'activité de réunion ? Comment les opérateurs s'y prennent-ils pour convoquer dans l'espace propre à la réunion l'espace de travail « absent » et les activités productives qui lui sont associées ? Quelles ressources gestuelles, corporelles et matérielles mobilisent-ils à cette fin ?
Pour apporter des éléments de réponse à ces questions, nous procéderons ci-dessous à un inventaire de quelques-unes de ces ressources multimodales. Sans pour autant prétendre à l'exhaustivité, cet inventaire aura pour objectif de mettre en évidence la diversité des formes gestuelles et plus généralement matérielles mobilisées par les opérateurs pour convoquer les activités productives et leurs instruments dans l'espace de la réunion. Ces ressources seront présentées ici selon une logique de complexité progressive, dès lors que, comme nous le montrerons, elles se combinent et s'agrègent parfois dans des configurations particulièrement complexes.
3. Les ressources gestuelles pour la construction d'un contexte « déplacé » 3.1. Le pointage indexical
Une première technique utilisée par les opérateurs pour faire référence au contexte « absent » de l'espace de production consiste à le désigner de manière indexicale, à l'aide de gestes de pointage.
C'est ce que nous pouvons observer dans l'extrait 1, au cours duquel une délibération animée s'engage entre les opérateurs. A ce moment de la réunion, les opérateurs évoquent le projet d'accélérer la cadence de production dès la semaine suivante. Certains opérateurs estiment que l'effectif en personnel est suffisant pour accélérer le débit ; d'autres, comme OSs, estiment que le problème ne réside pas dans le nombre d'opérateurs sur la ligne, mais dans les limites de la capacité des infrastructures de stérilisation. Au moment où débute l'extrait, on voit ici l'opérateur de stérilisation sortant (OSs) répondre à la proposition de son collègue en lui lançant « c'est quand tu veux c'est quand tu veux. On l'a fait une fois c'est fini là » :
Extrait 1 : 08:09 - 08:14

Les conventions de transcription employées ici pour rendre compte de la gestualité s'inspirent librement des propositions de Kendon (2004) et visent à synchroniser de la manière la plus fidèle possible le flux verbal et les comportements gestuels2. La ligne numérotée renvoie à la transcription des productions verbales, sur laquelle des indications prosodiques minimales sont indiquées (allongements, intonation, accentuation). La ligne figurant sous la ligne numérotée comporte la transcription du flux gestuel, selon les conventions suivantes. Les comportements gestuels sont transcrits sous la forme de phrases gestuelles. Les phrases gestuelles sont bornées par une barre oblique, alignées au flot verbal et indexées par une lettre (A, B, etc.), qui renvoie à l'illustration située en-dessous. La phrase gestuelle se compose généralement d'une phase de préparation, notée par des tirets (---), d'une phase de culmination, stroke dans la terminologie de Kendon (2004) (indiquée par des ****), et éventuellement d'une terminaison (notée par des tirets également). Les phrases gestuelles se regroupent dans des unités gestuelles, que Kendon définit comme une « excursion » prenant place entre deux positions de repos des mains. Une unité gestuelle peut être composée d'une ou de plusieurs phrases.
Les tableaux contenant les images regroupent les phrases composant une unité gestuelle. Chaque image illustre la phase de culmination de la phrase. Elle contient une légende qui explicite le geste et fait l'objet, si possible, d'une catégorisation de la gestualité dont il est question (indexicale, iconique, métaphorique, expressive, baton, etc.).
Concernant l'extrait 1, on pourra montrer par ces conventions de transcription que OSs réalise une unité gestuelle, composée de trois phrases, notées A, B et C. Chaque phrase se compose d'une culmination, exprimée par la photographie dans le tableau et par des astérisques (****) sous la transcription du flux verbal. Chaque phrase se compose également de phases de préparation et de terminaison. Cette modalité de transcription permet de montrer que les phases de culmination des phrases gestuelles composant cette unité sont ici co-occurrentes avec les unités lexicales auxquelles elles renvoient : une fois, c'est fini. Ces processus de co-occurrence ont été largement décrits et discutés dans la littérature (voir McNeill, 1992 ; Kendon, 2004).
Nous nous intéresserons ici plus particulièrement à la phrase gestuelle notée A. Dans ce geste, OSs pointe de l'index droit en direction du site de production en énonçant « C'est quand tu veux c'est quand tu veux on va faire une fois ». Ce geste est maintenu au-delà de l'énonciation de son référent lexical (ç'est quand tu veux), avec lequel il entretient une relation de complémentarité sémantique : « c'est quand tu veux » énonce un acte de défi alors que le geste indique le lieu où ce défi peut prendre place...
Cette configuration verbo-gestuelle indique une première ressource mobilisée par les opérateurs pour convoquer dans l'espace de la réunion l'environnement de travail : la réalisation d'un geste déictique permettant de désigner l'espace « absent ». Sur un plan plus cognitif, on peut avancer l'hypothèse selon laquelle la désignation indexicale du site de production indique la forte prégnance du contexte de travail dans l'espace de la réunion et la continuité spatiale que les opérateurs semblent percevoir entre le « contexte situé » et le « contexte déplacé ».
Comme nous le verrons, la désignation déictique de l'espace de travail intervient à de nombreuses reprises dans cette réunion. Mais elle prend des formes diverses. Dans l'extrait 2, nous nous intéresserons à la manière dont les opérateurs de remplissage évoquent leur poste de travail. Au moment où débute la transcription, ORe (Opérateur de Remplissage entrant) demande à son homologue sortant s'il va encore entrer en zone de production avant de partir : « mais tu vas entrer en zone là ? »
Extrait 2 : 06:49 - 06:52

ORe réalise ici une unité gestuelle composée de deux phrases qui consistent chacune en un geste indexical pointant vers le site de production : a) le geste A consiste en un pointage de l'index droit, b) le geste B en un pointage effectué par une rotation de la tête. On voit bien ici la nature fondamentalement multimodale des processus de contextualisation, qui mobilisent à la fois des ressources verbales (entrer en zone là) et des ressources gestuelles impliquant différents supports corporels : la main d'une part et la tête d'autre part. On notera par ailleurs que contrairement à l'unité gestuelle propre à l'extrait 1, celle qui se rapporte à l'extrait 2 ne présente plus une synchronisation parfaite avec le flux verbal : le geste A est performé durant une pause, indiquant vraisemblablement une difficulté pour ORe à désigner verbalement l'espace absent. Le geste indexical semble intervenir à ce moment comme un soutien voire une alternative à la parole.
3.2. La convocation des objets matériels
Nous envisagerons maintenant des cas dans lesquels des éléments contextuels propres au poste de travail ne sont plus simplement pointés comme des lieux « externes » à la réunion de relève de poste, mais au contraire convoqués à l'intérieur même de l'espace de la rencontre.
Dans l'extrait 3, nous verrons comment l'opérateur de stérilisation sortant (OSs) tente d'attirer l'attention de son homologue entrant (OSe) pour l'informer d'un dysfonctionnement sur la machine de suremballage. Depuis plusieurs jours, ce poste de travail qu'occupent les opérateurs de stérilisation présente des problèmes : lorsque la cadence est poussée au-dessus de 50 pourcent de la capacité de la machine, des problèmes de soudure du suremballage des poches apparaissent, entraînant une défectuosité de la production. Les opérateurs doivent alors ralentir la machine et revenir à 50 pourcent. Pour témoigner de ce problème, OSs a emporté avec lui une poche défectueuse. Au début de cet extrait, il interpelle OSe en lui lançant « Ca va pas soixante pourcent ». OSe lui dit de revenir à 50 pourcent et l'informe qu'il s'occupera du problème ultérieurement.
Extrait 3 : 01:36 - 01:46

On voit bien ici comment le processus conversationnel se déploie à la fois dans son régime verbal et non verbal. Chaque tour de parole est en effet ponctué de gestes, qui se répondent mutuellement à l'image d'un dialogue. Dans le tour 1, OSs accompagne son énoncé « ça ne va pas » d'un geste conventionnel, balayant l'index droit de gauche à droite (geste A). OSe répond en 2 par une unité gestuelle complexe, composée d'un geste indexical de pointage vers le site de production (on va laisser) (geste B) et d'un geste métaphorique interrompu (cinquante pourcent) (geste C).
Mais nous nous intéresserons davantage à ce qui se passe au troisième tour de parole, au moment où OSs pointe en direction de la poche à perfusion placée devant lui (geste D) en énonçant « parce que il y a ça va pas ». Dans ce contexte, on observera que la poche à perfusion migre à la fois spatialement et au plan fonctionnel. Au plan spatial, elle a quitté le site de production pour intégrer un lieu de régulation que constitue la salle de réunion. Et au plan fonctionnel, elle n'est plus considérée comme un objet de production destiné à la vente, mais comme le symptôme d'un dysfonctionnement technique affectant une machine destinée à le produire. Pour les opérateurs, la poche à perfusion constitue à ce moment de leur activité un artefact qui revêt une dimension épistémique plus que pragmatique (Rabardel, 1995) : elle permet aux interactants de construire et de partager des connaissances sur l'environnement de travail et non pas d'intervenir matériellement sur celui-ci.
Mais le geste de pointage de OSs sur la poche à perfusion affecte également profondément le statut même de cet objet dans l'espace de l'interaction. Avant ce geste, la poche constituait un objet pour ainsi dire « inerte », non pertinent dans le contexte de la réunion, et non focalisé par le collectif d'opérateurs. Or par ce geste indexical et le contact physique que OSs établit ostensiblement avec le produit, la poche à perfusion fait l'objet d'une focalisation de l'attention et endosse un statut collectif : elle devient pour ainsi dire thématisée comme un objet de la réunion de travail. Pour reprendre les termes de Goodwin (2000), on assiste ici à un changement de « configuration contextuelle » et à une redéfinition des champs sémiotiques qui constituent l'environnement sensible pertinent pour l'interaction : dès cet instant, les interactants sont amenés à concevoir la poche à perfusion comme un élément, qui, en lien avec le geste de pointage et les productions verbales, contribue à la co-construction d'un domaine de référence.
Une deuxième stratégie se profile ici, relativement différente de la première, et qui permet aux opérateurs de gérer la double contextualisation à l'œuvre dans l'activité de réunion des opérateurs de production. En effet, on voit ici comment le site de production n'est plus seulement évoqué et désigné comme un domaine de référence externe à la réunion, mais comment il est rendu manifeste par la présence de l'objet et par le geste de pointage qui en actualise le potentiel de signification.
3.3. La gestualité iconique
Jusqu'ici, nous avons insisté exclusivement sur des gestes déictiques ou indexicaux, qui pointent tantôt vers le site de production lui-même, tantôt vers des objets qui en émanent. Mais la gestualité dite « iconique », qui représente mimétiquement des objets, des processus ou des activités, contribue elle aussi dans une large mesure à tisser des liens étroits entre l'activité langagière de la réunion et les activités productives qu'elle vise à réguler. C'est ce que nous montrerons dans l'analyse de l'extrait 4.
Dans l'extrait 4, l'opérateur de remplissage sortant (ORs) interpelle l'opérateur de stérilisation entrant (OSe), situé en face de lui, pour lui demander des explications à propos de problèmes qui se manifestent sur une des machines du site de stérilisation : l'empileur, un dispositif permettant de soulever les plateaux et de composer des « chars » contenant les poches à perfusion. A plusieurs reprises durant ces derniers jours, cette machine est restée bloquée après des arrêts d'urgence, et la maintenance a dû être sollicitée. Dans cette séquence de 30 secondes, OSe explicite l'origine du problème et explique ce qu'il convient de faire pour relancer la machine : débloquer les griffes avec une barre à mine, ou passer le système de convoyage en mode manuel à l'aide d'un tournevis.
Extrait 4 : 01:55 - 02:21


Selon l'analyse que nous en proposons, cette brève séquence d'interaction est ponctuée de cinq unités gestuelles. La première (A), est constituée d'une seule phrase qui culmine dans un geste indexical similaire à ceux déjà rencontrés, dans lequel OSe pointe en direction du site de production en même temps qu'il énonce « j'ai parlé déjà avec Simon ». Les autres unités sont plus complexes dans la mesure où d'une part elles se composent d'une pluralité de phrases et où d'autre part elles agrègent des sortes de gestes variables : des gestes indexicaux, des gestes rythmiques, des gestes métaphoriques et des gestes iconiques.
Ce qui retiendra particulièrement notre attention ici est la fréquence des gestes dits iconiques, qui construisent une image « naturelle » et non conventionnelle des entités auxquelles ils se réfèrent. De manière récurrente, ces gestes iconiques portent à la fois sur des objets propres au domaine de la production et sur les actions ou processus dans lesquels ils sont mis en oeuvre. C'est ainsi souvent le couple OBJET + VERBE D'ACTION que le geste met en scène :
C : Griffes (rester bloqué)
E : Barres (débloquer avec)
F : Griffes (sortir)
K : Tournevis (tourner manuel).
A l'évidence, ce recours à une gestualité iconique permet à OSe de partager une représentation du contexte du travail dans l'espace même de la réunion de relève de poste. On voit bien ici en quoi le site de production et les machines qui le composent ne sont plus seulement désignés comme un espace externe à l'interaction située, mais comme des entités représentées dans l'espace même de la rencontre. Par ailleurs, on notera à ce propos que OSe construit dans son engagement multimodal des orientations spatiales qui se réfèrent davantage à la ligne de production qu'à la salle de réunion. C'est le cas notamment dans les lignes 12 et 13 - et dans les gestes G et H qui leur sont associés - dans lesquels OSe se tourne successivement vers sa gauche et vers sa droite en énonçant « et après il peut donner en stérilisation pour faire la manuel ». Ces orientations dans l'espace renvoient à la linéarité du process de fabrication et à l'organisation spatiale du poste de travail, indiquant que l'ancrage corporel de OSe à ce moment de l'interaction relève lui aussi d'un discours « déplacé » et non plus d'un discours « situé » dans l'espace de la réunion.
Mais l'engagement multimodal de OSe à ce moment de la réunion ne consiste pas seulement en la représentation iconique d'objets et en la construction de repères spatiaux. Elle contribue également à la création d'une temporalité elle aussi propre au contexte de la production. On notera en effet que dans ses explications, OSe décrit un univers référentiel temporellement organisé, prenant la forme d'une suite chronologique de procès. Cette temporalité ascendante s'applique ici successivement à la survenue de l'événement, aux solutions d'urgence permettant d'y faire face et aux mesures à prendre la prochaine fois :
6 à 8 : La survenue de l'événement : il y a un arrêt d'urgence -> les griffes restent bloquées -> il pouvait rien faire
10-13 : La procédure de remédiation : il faut débloquer avec des barres -> les griffes sortent -> donner en stérilisation -> faire la manuel
15-17 : La procédure à adopter la prochaine fois : ouvrir le tableau électrique -> tourner en manuel avec le tournevis.
Or cette organisation temporelle, soulignée au plan linguistique par des marqueurs tels « puis », « après », « maintenant », « la prochaine fois », « et puis », renvoie clairement à l'organisation procédurale du contexte de production et des activités de travail.
Enfin, il apparaît que la construction spatio-temporelle de ce contexte « déplacé » s'effectue ici sous la forme d'un alignement assez intéressant des différentes ressources multimodales. On notera en effet que, du moins entre les tours 6 et 17, les indices à la fois syntaxiques, prosodiques et gestuels viennent souligner, au plan référentiel, la segmentation temporelle précédemment identifiée.
Au plan syntaxique, il apparaît que chaque groupement procédural (la survenue de l'événement, la procédure de remédiation, la procédure à adopter) prend la forme d'une période syntaxique, elle-même composée de trois ou de quatre clauses, selon la terminologie de Berrendonner (2002) :
Période 1 : (des fois qu'il y a un arrêt d'urgence) (si les griffes elles restent bloquées) (il pouvait rien faire)
Période 2 : (il faut débloquer avec des barres) (puis les griffes ils sortent) (et après il peut donner en stérilisation) (pour faire la manuel)
Période 3 : (mais maintenant je vais expliquer ce qu'il faut faire prochaine fois) (il faut qu'il XX tableau électrique) (et puis avec tournevis vous pouvez tourner manuel).
Au plan prosodique, ce découpage syntaxique est renforcé par le positionnement des accents et la nature de l'intonation. De manière systématique, la fin des périodes est marquée par un intonème conclusif descendant (\). Quant aux clauses composant les périodes, elles se trouvent fréquemment ponctuées par un accent tonique (MAJ) et clôturées par un intonème montant (/) :
Période 1 : (des fois qu'il y a un arrêt d'urgence/) (si les griffes elles restent bloquées/) (il pouvait rien faire\)
Période 2 : (il faut débloquer avec des barres/) (puis les griffes ils sortent/) (et après il peut donner en stérilisation/) (pour faire la manuel\)
Période 3 : (mais maintenant je vais expliquer ce qu'il faut faire prochaine fois/) (il faut qu'il XX tableau électrique/) (et puis avec tournevis vous pouvez tourner manuel\).
Dans cet environnement, la gestualité permet de renforcer ce découpage syntaxique et prosodique, chaque période syntaxique étant accompagnée d'une unité gestuelle et chaque clause donnant lieu à une phrase, dont la culmination coïncide fréquemment avec les segments accentués ou l'intonème continuatif montant :
Période 1 : (des fois qu'il y a un [B] arrêt d'urgence/) (si les [C] griffes elles restent bloquées/) (il pouvait [D] rien faire\)
Période 2 : (il faut débloquer avec des [E] barres/) (puis les griffes ils [F] sortent/) (et après il [G] peut donner en stérilisation/) (pour [H] faire la manuel\)
Période 3 : (mais maintenant [I] je vais expliquer ce qu'il faut faire prochaine fois/) (il faut qu'il XX [J] tableau électrique/) (et puis avec [K] tournevis vous pouvez tourner manuel\).
Se crée ici un « pattern rythmique » récurrent, accompli par des supports sémiotiques divers (la parole, la prosodie, le geste) en mutuelle résonance, et qui permet de contribuer à l'évocation des événements et des procédures propres à l'environnement de travail. C'est par ces ressources et par les rapports étroits qu'elles entretiennent dans cette situation particulière que OSe parvient à convoquer dans l'espace de la réunion un contexte de travail disjoint, mais spatialement et temporellement organisé.
3.4. Iconicité et gestualité manipulatoire
Le cinquième et dernier exemple que nous traiterons dans cet inventaire fait un pas supplémentaire dans le degré d'élaboration et de combinaison des ressources gestuelles et multimodales mises à profit de la construction du contexte « déplacé ». La gestualité qui s'y déploie ne consiste plus seulement en des évocations déictiques ou iconiques d'éléments propres à l'environnement de travail, mais en la manipulation d'objets matériels qui en tiennent lieu. On bascule ainsi d'une « gestualité à mains nues » à une « gestualité manipulatoire », mais dont les fonctions communicatives sont néanmoins bien réelles (voir Streeck, 1996a et 1996b).
Au moment où débute l'extrait 5, OSe (Opérateur de Stérilisation entrant) vient d'apprendre de la part de l'opérateur de remplissage (ORs) situé en face de lui que des modifications vont être apportées prochainement sur la machine de suremballage, nommée Multivac : le sens de la disposition des poches va être inversé, ce qui devrait contribuer à résoudre les problèmes de défectuosité de la soudure et donc les problèmes de débit de la machine. A ce moment, OSe se tourne vers son homologue sortant, OSs, pour l'informer de cette modification et lui expliquer ce qu'on peut en espérer.
Extrait 5 : 06:52 - 07:38




Les conduites gestuelles attestées dans cet extrait se distinguent de celles présentées précédemment par le fait qu'elles impliquent étroitement la manipulation d'un objet matériel, en l'occurrence une feuille de papier. La feuille est ainsi détournée de son usage instrumental premier pour tenir lieu d'une poche à perfusion. Ainsi, la rotation de la feuille reproduit dans l'espace de la réunion l'inversion du sens des poches que les mécaniciens prévoient de réaliser sur la machine. Dans ce cas, la feuille fonctionne comme un « artefact cognitif » (au sens de Norman, 1993), c'est-à-dire comme un objet matériel fabriqué qui perd ses fonctions instrumentales premières pour être exploité dans des tâches cognitives, en l'occurrence l'activité d'explication.
Ce « détournement artefactuel » de la feuille de papier entre dans une configuration sémiotique complexe, dans laquelle se combinent une pluralité de ressources signifiantes. C'est le cas par exemple dès les premières lignes de l'extrait 5 (1-4), durant lesquelles OSe construit progressivement l'objet de référence de son discours de manière profondément multimodale : en énonçant verbalement « pour sur la Multivac maintenant elle est comme ça avec port système en haut et maintenant ils vont la mettre comme ça » ; en convoquant dans l'espace attentionnel des interactants la feuille de papier comme figure de la poche à perfusion (voir A) ; en traçant de la main gauche, par un geste iconique, l'emplacement du port système (voir B) ; et enfin, en manipulant la feuille dans un geste de rotation de 180 degrés (voir C). Ici aussi, la parole, l'objet, le geste et la manipulation se combinent pour composer une représentation détaillée de l'espace de travail absent.
On notera à ce propos que contrairement aux cas attestés dans l'extrait 4, les composantes matérielles et gestuelles de l'interaction ne constituent plus de simples « supports » accompagnant la prise de parole, mais bel et bien le « référent » sur lequel la parole porte. Ainsi, les nombreuses expressions déictiques (comme ça, en haut, derrière) ne sont interprétables qu'en référence aux composantes non verbales de l'interaction. Dit autrement, il semble bien qu'on puisse considérer ici que la focale permettant de caractériser les rapports entre verbalité et gestualité s'inverse, de sorte qu'on aurait ici moins à faire à un cas de « gestualité co-verbale » (selon la terminologie de Brossard & Cosnier, 1984 ; Cosnier & Vaysse, 1997) qu'à un cas de « verbalité co-gestuelle », dont la fonction serait précisément de rendre la performance gestuelle interprétable (voir Filliettaz, 2001, 2004a).
Ces différents éléments nous invitent à prendre en considération le fait que les opérations de contextualisation à l'œuvre dans ce cinquième extrait sont de nature profondément différente de celles précédemment décrites. Ici, OSe ne se contente pas de « représenter » gestuellement des éléments de l'environnement de travail, mais il les « re-présente », les « rend présents », les « présentifie » (voir également Brassac, 2004). On voit donc en quoi la gestualité manipulatoire produit des effets contextuels significatifs dans la mesure où elle contribue à rendre possible une simulation de la performance de l'activité de travail dans l'espace même de la réunion.
Pour compléter cette analyse, nous souhaitons proposer quelques considérations portant sur les propriétés séquentielles et dynamiques de ces configurations gestuelles multimodales attestées dans l'extrait 5. Plus précisément, nous chercherons à montrer comment ces configurations se mettent en place temporellement et comment elles sont relayées et mises en circulation dans l'espace collectif de la réunion.
A ce propos, on relèvera pour commencer que la « performance » gestuelle et multimodale accomplie par OSe et décrite ci-dessus est clairement « parenthésée », au sens de Goffman (1991), c'est-à-dire marquée par des bornes initiale et conclusive. D'une certaine manière, OSe « prépare » sa mise en scène de la « performance » multimodale dans le geste F (ligne 7), en déplaçant sa pile de documents sur la gauche, de sorte à libérer l'espace de tout objet parasite. Ce faisant, il définit un espace de gesticulation dans le contexte de la réunion et délimite par là même les contours d'un espace « déplacé », dans lequel pourront être « invités » les artefacts propres à l'espace de travail. De manière similaire, OSe clôt cet espace de la mise en scène à la ligne 23, en rassemblant ses documents, les alignant et les déposant face à lui (voir geste S). On voit bien ici en quoi la performance est localement préparée et clôturée, et ce au moyen, une fois encore, de ressources gestuelles.
En deuxième lieu, il convient de mettre en évidence le caractère récurrent des ressources multimodales mobilisées par OSe pour illustrer son explication et convoquer dans l'espace de la réunion l'environnement de travail. On observera à ce propos que la technique qui consiste à effectuer une rotation de la feuille pour illustrer le changement d'orientation des poches intervient à trois reprises dans cet extrait : en 4 (geste C), en 15 (geste M) et en 20 (geste Q). Par ailleurs, si l'on compare ces trois occurrences, à la fois dans leurs dimensions verbales et gestuelles, on peut constater une très grande similitude de l'une à l'autre. De ce point de vue, les ressources multimodales mobilisées par OSe apparaissent dans une certaine mesure comme une sorte de « motif », au sens musical du terme, qui se répète et qui ponctue à différentes reprises les explications énoncées.
Enfin, nous nous intéresserons très brièvement à la manière dont les ressources gestuelles de la contextualisation de l'espace absent sont collectivement distribuées et relayées par les interactants. On notera à ce propos que la technique de la « rotation » ne semble pas sans effets sur OSs, qui d'une certaine manière la reprend à son compte en 14 à l'occasion du geste L : au moment où il énonce « ça reviendrait au même que tu mettes XX », il effectue un geste de rotation de la main droite. Mais étant éloigné de son interlocuteur, il entretient un rapport profondément asymétrique à la feuille de papier, ce qui l'oblige à mobiliser d'autres ressources que celles que vient de mettre en scène OSe. On voit ici en quoi le procédé iconique de la rotation est à la fois « emprunté » à OSe, mais « reformaté » de manière différente. Ainsi, il apparaît que les ressources gestuelles migrent dans l'espace de la réunion, et qu'elles se transforment aussi partiellement dans ce processus de migration.
4. Remarques conclusives
Cet article avait pour objectif de mettre en évidence les ressources gestuelles et plus généralement multimodales que les opérateurs d'une réunion de travail mobilisent pour gérer la double contextualisation de leur activité et convoquer l'environnement de travail dans un espace de parole. Ce faisant, nous avons procédé à des simplifications nécessaires, laissant de côté d'autres fonctions associées à la gestualité dans ce type de situation : les fonctions expressives, les fonctions interactionnelles (la gestion des prises de tours), les fonctions discursives (le marquage de la cohésion textuelle, etc.).
Au terme de ce parcours, il n'est sans doute pas inutile de revenir sur les principales propriétés de ces ressources gestuelles, que notre étude a permis de mettre en évidence, et que nous reformulerons comme suit :
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En premier lieu, ces ressources apparaissent comme multiples et complexes, dans la mesure où elles reposent sur des procédés variés (la deixis, l'iconicité, la matérialité de l'objet, la manipulation) et où elles se combinent dans des configurations hétérogènes.
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Deuxièmement, ces ressources ne se déploient pas de manière autonome, mais en interrelation étroite avec le flot verbal. La parole et le geste s'adossent ainsi mutuellement l'un à l'autre pour contribuer à la construction de cet « ailleurs » qu'est le poste de travail.
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En troisième lieu, ces ressources gestuelles apparaissent comme opportunistes et profondément indexées à la situation particulière dans laquelle elles sont mobilisées. L'exemple de l'exploitation artefactuelle de la feuille de papier par OSe illustre parfaitement ce trait et montre que c'est dans ce contexte particulier que des ressources sont accessibles sous cette forme.
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Notre analyse montre par ailleurs que ces ressources gestuelles ne sont pas seulement opportunistes et situées, mais également collectivement distribuées parmi les participants à l'interaction. Ainsi, des gestes comme par exemple le pointage indexical vers l'espace de travail (extraits 1 et 2), le détournement artefactuel de la feuille (extrait 5) ou encore le geste de rotation (extrait 5) ne sont pas le fruit que d'un acteur isolé, mais migrent, comme nous l'avons montré, d'un opérateur à l'autre (voir également Mondada, 2005).
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Enfin, la nature de ces ressources permet d'entrevoir le rapport particulier que les opérateurs du domaine industriel entretiennent avec leur environnement de travail. En l'occurrence un rapport corporellement incarné, dans lequel ils semblent capables de « rendre présents » non seulement des gestes professionnels, comme par exemple dans la procédure que OSe décrit dans l'extrait 4, mais encore des processus technologiques « agentivisés », des « actions » de la machine, comme par exemple dans la performance que OSe réalise dans l'extrait 5. C'est au seuil de cette observation que prend fin une analyse strictement discursive de nos données et que débutent des considérations émanant davantage de l'analyse de l'activité dans la perspective d'une psychologie du travail. Nous ne nous risquerons pas à aller plus loin dans cette interprétation. Mais nous tenons à souligner pour terminer que les éléments méthodologiques mobilisés ici peuvent contribuer à une description fine et à une objectivation de certaines des propriétés de l'activité, dont d'autres disciplines pourront également s'emparer. C'est à ce titre qu'une prise en compte des dimensions gestuelles, corporelles et plus généralement matérielles du langage en interaction pourrait bien servir à renforcer les rapports d'interdisciplinarité qui lient les préoccupations des linguistes avec celles des psycho-sociologues du travail.
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Annexes : Conventions de transcription
transcription des productions verbales
:: Allongements vocaliques
. .. ... Pauses de durée variable
/ Intonation montante
\ Intonation descendante
la po- Troncation
XXX Segment intranscriptible
MAJ Accentuation
( ?) Elément de transcription incertain
souligné Chevauchement du tour de parole
OSs Opérateur de stérilisation « sortant »
OSe Opérateur de stérilisation « entrant »
ORs Opérateur de remplissage « sortant »
ORe Opérateur de remplissage « entrant »
Conventions de transcription des productions gestuelles
Les composantes gestuelles sont transcrites sur une ligne séparée, en-dessous du flot verbal, et synchronisées avec ce dernier.
Chaque unité gestuelle (Kendon, 2004) est illustrée par des captures d'écrans qui indiquent les phases de culmination des phrases constituant l'unité.
Chaque phrase gestuelle est numérotée (A, B, etc.) et, si possible, catégorisée (iconique, indexical, expressif, conventionnel, métaphorique, etc.).
MD, MG, T support du geste : main droite, main gauche, tête, etc.
? borne initiale et finale de la phrase gestuelle
— - phase de préparation ou de terminaison de la phrase gestuelle
**** phase de culmination de la phrase gestuelle (stroke et post-stroke-hold)
-> continuation du geste à la ligne suivante ou continuation d'un geste ayant débuté précédemment
(( )) actions non verbales (gestes praxiques)
Notes
1 Le matériel empirique sur lequel se fonde cette étude est issu d'une recherche portant sur L'analyse des actions et des discours en situation de travail. Ce programme est financée par le Fonds national suisse de la recherche scientifique (No 114-065376 et No 101311-101609) et dirigée par Jean-Paul Bronckart.
2 Pour l'explicitation détaillée des conventions de transcription, voir les annexes.
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